III : Un monde
« Bon, écoute-moi bien. Tu vas devoir te comporter comme avant, nous pourrons discuter ensemble, bien sûr, mais le moins possible, pour ne pas éveiller des soupçons. Tout à l’heure, j’ai choisi le prétexte de te rattraper et de te soigner un peu, pour te parler. D’ailleurs, je n’ai pas trouvé ce qui a provoqué ton malaise, je ne t’ai pas examinée en détails… »
Je rougis, un peu. Il n’a pas osé vu qu’il ne me connaît pas…
Mais un autre côté de moi a peur, et me dicte impérativement que je ne dois jamais lui montrer ce tatouage.
Jamais.
Je lui réponds :
« Il m’a appliqué encore une fois sa main sur le front, mais différemment, pas comme la première fois… »
Piètre mensonge. D’ailleurs, mon interlocuteur n’en croit pas un mot, je le sens, je le lis sur son visage. Mais il ne me pose pas de questions et continue son récit :
« C’est comme cela que je t’ai fait boire cette potion. Tu devras discuter avec les autres prisonniers, sur des choses banales, pour que le fait que nous discutions n’alerte pas le Maître.
-Très bien. »
Mais j’ai la gorge serrée. Parler avec les autres ? J’ai toujours été timide, sauf en classe, où quelques fois je prenais la parole, surtout en Philosophie….
Tiens, un autre souvenir. J’ai déjà eu plusieurs flashs depuis que je me suis réveillée. Je sais que je m’appelle Océane Forna, que j’habite dans un petit village de France, situé vers la ville de La Rochelle, que j’ai un frère d’un an plus âgé que moi (j’ai 17ans), et que je suis en terminale Littéraire.
Je comptais plus tard devenir journaliste, bien que je sois en seconde très bonne en sciences. Mais cela ne m’intéressait pas. C’était les langues, le français qui me passionnaient. Enfin. Pour devenir journaliste, il faudrait déjà que je sorte d’ici !
Je me souviens d’une fille assez petite, cheveux roux et courts, avec de grands yeux verts, qui avait un rire joyeux et qui adorait les choses bizarres…Ma meilleure amie, Eliane…
Je me lève, regarde la petite hutte où je suis.
Elle est presque vide, à l’exception de quelques fioles, d’une sorte de lit fabriqué avec des haillons de la même couleur que mes vêtements et ceux de mon sauveur…
Je précise que toutes nos huttes (nous en possédons chacun une) ressemblent à des tipis indiens.
La mienne ne contient qu’un lit semblable à celui de…Je ne connais même pas son nom.
Mais je n’ose pas lui demander.
Je me tourne vers mon… interlocuteur, et dit :
« Séparons-nous alors. Il faut que j’aille nettoyer le sol »
Oui…Car ici, nous travaillons tous, je l’ai déjà dit. A enlever le sable de notre campement, pour le remettre dans le désert. Il est tellement brûlant que nos mains en gardent des crevasses assez difficiles à soigner, qui ne s’infectent pas, car la peau est stérilisée au contact de ce sable noir.
Mais nos mains nous font horriblement souffrir.
Je me répète, je sais.
D’ailleurs, avant que j’aie pu faire un pas en dehors de la hutte, il me retient :
« Attends»
Il me prend les mains, sort une fiole de sa chemise, aussi miteuse que la mienne, ouvre le bouchon, et verse une quantité infime d’un liquide transparent sur mes crevasses. Je sursaute, de douleur, mais elle ne dure pas. Il met ses propres mains sur les miennes, et lentement mes plaies se referment.
« Je suis guérisseur là d’où je viens. Comme tous mes congénères. Nous avons développé ce don il y a longtemps. Ce liquide me permet de te soigner, il diminue de 99% le risque de rejet de mon enzyme provenant de mes mains, qui catalyse l’accélération de la reconstruction de tes tissus épidermiques. Vu que nous ne sommes pas de la même espèce, je préfère te mettre un peu de ce liquide pour procéder ainsi. »
Je sais de quoi il parle. Une amie en S, Caroline, m’explique de temps en temps les cours qu’elle suit. Du moins je sais ce qu’est une enzyme, et son rôle.
« Je te laisse maintenant. Et rappelle-toi, prudence ! »
***
Je suis en train de cirer le sol rugueux, un seau d’eau et un seau de sable à côté de moi pour seules compagnies. Mon dos est endolori, mes mains sont de nouveau brûlées, quand un cri me parvient aux oreilles, n’ayant rien à voir avec les gémissements que j’ai pu entendre jusqu’alors. Je lève la tête, les yeux vagues, les ombres étaient là. Je les surnomme comme ça maintenant, c’est plus facile à retenir.
Elles contrastent avec la couleur pourpre du ciel, et l’énorme soleil d’un ton plus agressif, les rendant encore plus effrayantes de là où je suis, agenouillée par terre.
Elles s’emparent de la jeune fille dont j’ai déjà parlé précédemment, celle qui mangeait sa gaïta. Elle est tirée de force jusqu’au « palais » du Maître. Perplexe, je me retourne vers un jeune homme n’ayant pas de cheveux, à la peau écaillée qui a une teinte verdâtre comme celle des reptiles. Il est juste à côté de moi, je le questionne :
« Pourquoi crie-t-elle ? Pourquoi ne se laisse-t-elle pas faire ?
-Parce que le Maître va prendre possession de son corps, afin de nourrir la planète»
Là je demeure avec une énigme. Mon soigneur (je ne connais toujours pas son prénom) ne m’a pas encore parlé de ça.
Ces derniers jours, nous avons discuté quand nous le pouvions, et il me relatait à chaque fois un bout d’histoire de Aari, ou de sa planète.
Tout ce que je sais d’elle, c’est qu’elle est vampirique, qu’elle est née il y a déjà de nombreuses années, en même temps que les guerres que déclenchait César…Donc elle est déjà assez âgée.
Premières guerres sérieuses chez nous, naissance d’Aari, pour résumer dans la chronologie du temps.
Mais quand je dis naissance d’Aari, je parle de la planète en elle-même, nous ne savons quand le Maître l’a transformée en ce qu’elle est maintenant…
Je faisais de même pour ma planète, avec le peu de souvenirs qui m’étaient revenus. Mais, aujourd’hui, j’ai presque recouvré la totalité de mes souvenirs, et puis, cela m’a permis de me souvenir de choses quand j’étais petite, sacré voyage dans le passé, moi je vous le dis ! Je pourrais presque écrire un journal intime dont l’histoire commencerait au moment où j’ai 3 ans…Il faudrait d’abord que je retrouve mon chez-moi, et que je n’oublie pas ces souvenirs lointains tout de suite…
Il me regarde gravement, de ses yeux par contre on ne peut plus humain sauf la couleur, d’un jaune cuivré. Me voyant étonnée, il me dit :
« Je vois que tu es nouvelle. Tu n’as pas encore assisté à ces sacrifices. Je vais t’expliquer les grands détails : cette planète aspire nos souvenirs, à travers la main du Maître, et notre énergie spirituelle. Depuis le temps que je suis ici, je commence à comprendre, même si je ne devrais pas. Là, c’est un moment spécial, toutes les 3 lunes, il s’empare du corps d’une jeune fille afin de nourrir de son énergie vitale la planète, cette fois, et cette jeune fille devient une ombre… »
Je calcule lentement. Mais oui, cela fait déjà trois pleines lunes que j’étais ici ( oui, il m’arrive de regarder le ciel quand je ne dors pas, et je sais d’où me vient cette habitude, car, sur Terre, quand je ne dormais pas, je m’allongeais sur le toit de ma maison ou allais en forêt et je contemplais la voûte céleste, et j’écrivais ce qu’il me passait par la tête. Seulement, ici, il n’y a aucune feuille de papier, d’où le manque que j’éprouvais sans savoir ce que c’était quand je regardais le ciel).
« Par contre, pour les hommes, il s’empare du corps de l’un d’eux pour se fondre en lui…
-Attendez, vous lui servez d’hôtes !
-Exactement. De plus, le choix d’un homme ou d’une femme est complètement aléatoire, cela dépend des besoins et de la planète, et du Maître, et de la résistance de chacun de nous. »
Mes mains se serrent, de rage.
Je ne peux pas laisser faire ça, non !
***
Je cours jusqu’au bâtiment, laissant mon interlocuteur à sa besogne, sous prétexte d’aller chercher de l’eau (au début, des humanoïdes en apportent aux nouveaux venus, puis, au bout d’un certain temps, comme pour les anciens qui étaient déjà là, elles les laissent au bout de trois semaines aller chercher eux même de l’eau dans le « palais »). Je me cache derrière un énorme pilier surplombant la terrasse située devant les grandes portes.
Je retiens mon souffle.
J’ai peur, jamais l‘idée de faire ce que je m’apprête à faire ne m’avait traversé l’esprit. Mais maintenant que je sais qui je suis, ma nature rebelle revient au grand galop, même si je suis timide !
Quel paradoxe tout de même, mais comme dit le dicton : « il faut se méfier de l’eau qui dort ».
Je me faufile silencieusement dans le « palais », après avoir ouvert le plus doucement possible les portes, me cachant dans les murs formés de brume, jusqu’à la pièce aux lumières oranges.
Il m’est toujours impossible de distinguer les contours de cette salle. Même le sol est de brouillard, exceptionnellement en cet endroit.
Elle n’est pas là.
Je marche jusqu’à une autre pièce, cette fois celle où j’ai eu mon « tatouage », qui me fait souffrir par moments.
Ne jamais le montrer quand je rentrerai, jamais.
Si je rentre.
Non plus. Mais où est t’elle ?
La salle me donne la nausée, avec ses murs brumeux, gris, sa table saumon… Et son sol huileux.
Un humanoïde rentre dans la pièce, et passe tout près de moi, sans me voir. Il ouvre la porte à côté de moi. Il s’arrête, scrute le mur informe dans lequel je me fonds. Ses yeux ressemblent à deux ronds rouges, clignotant régulièrement.
Son corps est uniformément gris, de même que ses vêtements, taillés sur mesure.
Je ferme les yeux.
Il s’en va.
J’entends ses pas s’éloigner dans le lointain. Je lâche un soupir de soulagement.
Tiens, un autre déclic. Je me souviens de mon enlèvement maintenant !
Les grondements…
Le tonnerre…
Le trou noir…
Sans prévenir, une main venue de nulle part se colle contre ma bouche, et je suis tirée en arrière.
« Tu es folle ! Tu risques de te faire repérer ! »
Mon cœur bat tellement vite que j’ai l’impression que lui aussi les entend. Je me retourne, il me regarde, et me sourit.
« Mais je crois que nous sommes sur la bonne voie pour amorcer la chute de ce monstre. »
Je réfléchis…Mais oui ! Si j’empêche la jeune fille de mourir, la planète ne sera pas nourrie, donc…
« La planète commencera déjà à souffrir. Ce sera à peine perceptible, mais c’est vital pour la suite »
Il réfléchit et ajoute :
« Mais avant, il faut concevoir un plan, il ne faut pas qu’il nous reconnaisse et que nous nous fassions attraper, sinon nous ne pourrons jamais recommencer, et nous mourrons sur-le-champ… »
***
Nous arrivons dans une immense salle. Comme pour les autres pièces, les murs sont de brume, mais ils sont noirs, noirs comme la fumée d’un volcan en colère. Le plafond est d’une couleur orange cuivrée, et des sculptures représentant des monstres dont je ne peux décrire la forme se rejoignent pour épouser les formes romanes de ce plafond. Elles sont d’une couleur cadavérique, comme la lune d’Aari…
Nous nous cachons derrière une sorte de meuble, situé juste à côté de la porte.
La jeune fille est allongée par terre, ses cheveux blonds étalés autour de son visage terrifié.
Ses yeux violets expriment une peur incontrôlable, inhumaine.
Elle, par contre, est humaine, comme moi. Sa peau est pâle malgré le soleil, son visage est rond ainsi que ses yeux, Mais elle-même est si maigre, comme nous tous…
Mais cela ne gâche en rien sa beauté éthérée, et pleine de vivacité autrefois.
Vient-elle de la Terre, comme moi ?
Le sol où elle est allongée est blanc, uniformément, sauf autour d’elle, où sont représentés un cercle et une étoile.
L’étoile déborde du cercle où elle est.
Mon tatouage aussi est fait de ce symbole…
Un mouvement à l’opposé d’où nous sommes attire l’attention de mon sauveur.
Il arrive.
Le Maître s’approche d’elle.
J’ai envie de vomir.
Il me regarde inquiet. C’est mon tatouage qui me fait cet effet.
Il m’a touchée, il a abîmé ma chair…
Je le regarde, et le rassure d’un regard.
A la distance où nous sommes, je peux de nouveau voir les yeux apeurés de cette femme. Au moment même où il plonge sur elle, je me mets à hurler :
« Laisse là, Aari ne se nourrira pas d’elle ! »
Il se retourne, pour voir d’où provient la voix.. Avant même que j’aie pu faire un autre hurlement, mon coéquipier se sert de ses pouvoirs télékinésiques (il en a d’autres, comme la télépathie, et comme vous le savez déjà, le pouvoir de soigner les gens, d’avoir des visions…) afin de faire diversion. Il commence à renverser les objets à terre ou à les jeter sur le Maître. Ce dernier, furieux, commence à hurler de rage. Il se précipite vers l’opposé de là où nous sommes, par où il est arrivé en fait. Emmitouflée dans une cape fabriquée par mon coéquipier, je me précipite vers la jeune fille évanouie, la prend dans mes bras, légère, et nous nous sauvons en courant dans la confusion. Mon coéquipier tombe une fois et se relève aussitôt.
Il semble essoufflé.
Un autre déclic se fait en moi : enfin, pas tout à fait.
Je me souviens d’un phénomène bizarre qui s’est produit quand j’avais 14 ans. Mais avant de m’efforcer de me rappeler, il faut sortir d’ici ! Nous traversons les pièces, hors d’haleine.
Nous sortons du bâtiment, sans que personne ne vienne s’interposer entre nous.
Bizarre…
« Il n’y pas de surveillance dans le palais, ils ne sont pas du tout habitués que des personnes se rebellent ! » Répond-t-il à ma pensée, haletant.
Nous fonçons vers notre campement.
«Qu’est ce que l’on fait, on ne peut pas la cacher !
-Il faudrait créer une diversion, de façon à ce qu’elle puisse s’enfuir.
-Je veux bien, mais il n’y a aucune cachette sur cette planète…
-Nous ne l’avons pas explorée »
Je le regarde, d’un air ahuri.
« Tu ne veux pas dire…
-Océane, c’est une occasion de partir !
-Mais, elle…
-Ne t’inquiète pas, elle pourra nous aider, même si ce n’est pas une Elue de l’espoir. Car cela fait assez longtemps qu’elle est là. Moi, je suis là depuis 1 Runni…
-Pardon ?
-Environ 3 de vos années terrestres.
3 années ! Sur cette planète…Oh bon sang…
« Et moi je suis là…
-Depuis 1 mois terrien.
-Déjà !
Je pense à mes parents, qui doivent me pleurer, me croire morte…
-Elle était là avant moi, et elle a déjà tenté de s’enfuir, parce qu’elle a conscience qu’elle n’est pas à sa place…Cela arrive rarement, c’est vrai, que des personnes tentent de s’échapper. Elle a déjà un peu explorée la planète…
-Pourquoi ne pas lui avoir fait boire le breuvage pour qu’elle retrouve ses souvenirs ?
-Parce que ce breuvage est rare et qu’il ne marche que sur les Elus de l’Espoir, justement pour qu’ils libèrent toutes ces âmes…Nous nous sommes un peu parlés, c’est pour cela que je la connais bien…
Je ne sais pourquoi, un petit pincement me vient au cœur. Mon expression et mes pensées ne changent cependant pas d’un poil, de peur qu’il ne s’en aperçoive, avec son don de télépathie.
-Elle est mariée, et a des enfants, c’est la seule chose dont elle se souvient…Elle ne vient ni de la Terre, ni de Eluna, ma planète…
Un grand poids est ôté de mon cœur. Océane, qu’est ce qui t’arrive, ma fille ?
Je le regarde, pour lui dire que je suis partante pour m’enfuir, et je croise son regard, interrogateur. Je balbutie :
« D’…Entendu. Je crois qu’il vaut mieux partir maintenant…
Donc elle n’est pas terrienne…
Soudain tout le monde se met à crier, interrompant mes pensées. Les ombres sortent en masse du « palais ». Sans réfléchir mon coéquipier, moi et la jeune femme dans mes bras nous nous mettons à courir dans le désert, droit devant nous. Nos pieds nous brûlent, j’ai l’impression de marcher sur des braises. Ma dernière image, pendant notre fuite, est celle de personnes courant dans tous les sens, d’ombres projetant au loin celles qui se trouvent sur leur chemin…
Et celle du Maître, que je vois au loin, qui nous fixe, sa silhouette se détachant du bâtiment jaunâtre et du ciel rouge sang.
Me fixe.
Je manque de tomber. Ma cicatrice me brûle, m’embrase l’âme.
Il sait qui je suis.
Qui est sous cette cape.
Mon coéquipier me prend la jeune femme des mains, me relève, et nous fuyons dans la fournaise…
©Lunastrelle (Ecrit au cours de l'été 2006... Correction achevée au printemps 2007)